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"Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux! Levons-nous!"
The Moroccan Tragedy . -A book about Morocco by Ahmed Rami
Un livre sur le Maroc par Ahmed Rami
Cette biographie d´Ahmed Rami est traduite en 4 langues:
Ahmed Rami´s book is translated to:
Morocco and revolution
Ein Leben für Freiheit
Ett liv för frihet
Marrocos e Revolução
Document du tribunal militaire marocain
concernant Ahmed Rami



Qui gouverne le Maroc?
La tragédie marocaine

Ahmed Rami



Une vie
pour la liberté
Autobiographie


Révélations

ZIP

Table des matières:
Préface de l´auteur
Ma patrie
Les années d'enfance
Le néo-colonialisme
La première révolte
combattant de la liberté
Le Général Oufkir
Projets de révolte
Coup d'Etat manqué
La fuite
Le Général Dlimi
Le roi est nu!
Pourquoi l'armée?
Le monde islamique
En Suède


LE RÉGIME DES VOLEURS
 Quand les grands voleurs gouvernent un pays !
Préface de l'auteur

Ahmed Rami



Il y a un ensemble, saisissant, des difficultés extrêmes où se debattent tous les pays du Tiers-Monde et que le Maroc, en particulier, a trop tardé à regarder en face.

A l'époque où, officier dans les rangs des "Forces Armées Royales", j'étais conduit à fréquenter les coulisses du pouvoir au Maroc, j'ai moi-même été le témoin direct, chaque jour, des faits et des problèmes que vit encore aujourd´hui notre peuple au Maroc.

Et je n'ai pas été le seul témoin. Des hommes de troupe aux officiers supérieurs et aux généraux marocains, tous ceux qui conservaient encore une certaine intégrité morale et un certain honneur avaient été conduits à la révolte, contre le pouvoir personnel corrompu et stupide de Hassan II, en découvrant de près la corruption et l'état de putréfaction de son régime.

Les révoltes militaires (de Skhirat en 1971 et du 16 aout 1972), auxquelles j'ai pris part, ont exprimé notre indignation, notre colère et notre révolte face au pillage des richesses nationales exercé par le roi, par ses prostitués politiques locaux et par une clique de profiteurs juifs qui gravite autour de sa personne.

A la différence des pays occidentaux, le Maroc ne connaît que peu de hold-up de banques. C'est que les voleurs d'envergure savent qu'aujourd'hui, dans notre pays, la source d'enrichissement la plus sûre, la plus rapide, la seule à vrai dire, est le pouvoir.

Le systeme féodal (makhzen) que Hassan II a pérpétué anachroniquement en plein XXe siècle fait de la corruption généralisée un systhème de gouvernement.

Le régime de Hassan II constitue, pour notre pays, pour notre peuple et pour notre avenir un danger mortel.

Face à ce danger réel, et à ce défi, il n y a, en réalité, devant nous, qu´une seule alternative: une révolution islamique radicale, éclairée, intelligeante et tolérante!

Il s´impose donc urgeance et nécessité vitale de créer un Front Islamique uni de Liberation du Maroc.

Il est essentiel de ne pa faire le jeu rusé de Hassan II qui veut - inspiré par ses conseillers juifs - continuer à diviser pour régner !

Ahmed Rami

 

 


Ma patrie

 

Sur une photo satellite américaine, la chaîne de montagnes de l'Anti-Atlas où je suis né, au sud-ouest du Maroc, ressemble à la surface de la lune. Rien que du désert inhospitalier ! Mais l'image se modifie quand on longe les chemins qui s'élèvent en sinuant à travers de profondes vallées entre les hautes montagnes dont les sommets peuvent atteindre trois mille mètres d'altitude. Sans doute les zones supérieures des montagnes et des hautes collines sont-elles pauvres et stériles; la violence des vents et des averses a laissé une trace qui s'étend jusque dans les vallées du bas, mais des deux côtés des chemins, le visiteur discerne qu'il traverse une très ancienne région rurale où apparaissent des bosquets d'amandiers et d'oliviers, et de petits champs de blé.

Ils témoignent que ces guérets ont une histoire, qu'il a existé en ces lieux une antique civilisation et que l'homme n'a pas encore complètement abandonné cette terre. En janvier, quand la blanche splendeur des amandiers en fleur se découpe, éblouissante, sur la terre ocre et quand, après la fonte des neiges, les torrents dévalent en sifflant les parois des ravins et se répandent à grands flots à travers les vertes oasis herbeuses, les profondes vallées de l'Anti-Atlas sont d'une beauté enchanteresse. Un visiteur de passage (?) peut alors supposer que la région est fertile. Mais hélas l'image satellite n'est pas trompeuse. Toute la région souffre gravement du manque d'eau et toutes les conditions propres à assurer véritablement le succès d'une agriculture font défaut.

En outre, le climat n'a cessé de se dégrader au cours des trente dernières années : les intervalles séparant les chutes de pluie n'ont cessé d'augmenter et les périodes de sécheresse sont toujours plus longues, entraînant la pauvreté et la misère. Les résultats de ce changement de climat se font sentir dans de vastes régions d'Afrique du Nord qui, lentement mais sûrement, se tranforment en désert. L'Anti-Atlas constitue, au sud-ouest du Maroc, la frontière avec le Sahara, et, comme partout dans les régions frontalières, ce sont les hommes qui y vivent qui sont touchés les tout premiers quand surviennent des temps calamiteux.

Certes, la croissance du désert n'est pas due exclusivement à des facteurs climatiques inéluctables. Au cours des siècles, alors que les vallées de l'Anti-Atlas étaient habitées, l'homme a lui-même contribué activement à la diminution de ses possibilités de survie. Les troupeaux, en paissant, ont dépouillé le sol de sa protection naturelle et les versants des vallées ont été privés de leur humus dispensateur de vie.

Dans ces zones défavorisées, les hommes n'ont jamais pu vivre de ce que la terre avait à leur offrir. De mémoire d'homme, ils ont toujours essayé de trouver des moyens de survie extérieurs à leur milieu social héréditaire. Pendant les longues périodes de sécheresse et dans les années de catastrophe, la majeure partie de la population devait fuir vers le nord, vers les plaines littorales de l'Atlantique où les chances de survie étaient meilleures.

Cependant, même lorsque les récoltes étaient relativement bonnes, bien des gens - des hommes exclusivement - cherchaient leur bonheur dans le nord, laissant leurs familles derrière eux. Ceux qui maîtrisaient suffisamment l'arabe essayaient souvent de se faire un chemin comme «tulba» ou maîtres de religion, en apprenant aux enfants du nord à lire et écrire l'arabe et à comprendre le Coran. D'autres se mirent à gagner les mines d'Algérie occidentale après la mise en exploitation par les Français des gisements minéraux de leur colonie. Mais la plupart de ceux qui émigraient vers le nord s'installaient dans les villes du Maroc septentrionnal et y faisaient leur vie comme petits commerçants.

Au début du XXe siècle, l'émigration des hommes des régions montagneuses du sud avait pris de telles poportions qu'elle était carrément devenur la règle. Ceux qui s'obstinaient à demeurer dans leurs villages constituqient l'exception. Les émigrants acquirent bientôt une réputation de haute moralité, d'ardeur au travail et de valeur économique.

A la veille de la deuxième guerre mondiale, le niveau de vie dans les villes du nord était à peu près comparable à celui du paysan et de l'éleveur du sud, mais dix ans plus tard, le commerce du nord avait nettement relégué au second rang l'agriculture du sud. La prospérité relative que l'on rencontre aujourd'hui dans les villages est presque exclusivement importée.

On appelle «Soussi» (pluriel «Souassa») les gens des régions que j'ai décrites. Ce nom vient de la rivière Souss qui traverse les chaînes de montagnes du Haut Atlas et de l'Anti-Atlas et se jette dans la mer juste au sud d'Agadir. Toutefois, quand les Marocains emploient le terme général de «Souassa», ils ne désignent pas les habitants des plaines fertiles qui environnent la rivière, mais la communauté originaire des régions supérieures des montagnes de l'Anti-Atlas.

Les milliers de Souassa qui ont si bien réussi comme marchands dans les grandes villes viennent de la région de Tafraoute et sont issus des tribus dont les villages se situent sur les versants de la grandiose et rustique montagne du djebel Lkist qui culmine à deux mille huit cents mètres et domine cette partie de l'Anti-Atlas.

Au pied de cette montagne, une vallée s'étend du nord au sud. Elle n'est longue et large que de quelques kilomètres, mais, quoique jusqu'à un certain point seulement, il y règne les conditions naturelles nécessaires à l'agriculture et au peuplement. Les villages se sont érigés à proximité des cours d'eau qui dévalent les pentes de la montagne, et les habitants ont aménagé aux alentours de l'eau des surfaces cultivables en forme de terrasses pour le blé, les amandiers et les oliveraies. Mais, maintenant que l'agriculture a été abandonnée en grande partie, les villages sont en ruines et seules quelques maisons se dressent, solitaires et abandonnées, sur des champs que l'homme a rendus à la nature.

Les sept tribus de cette contrée comptent en tout quelque quatre-vingts mille âmes. Deux tribus voisines sont particulièrement réputées pour leur habileté et leur succès, notamment dans le commerce. L'une d'elles est la tribu Tahala à laquelle j'appartiens.

Chacune de ces sept tribus repose sur un groupe apparenté. Leur contexte social et culturel est très semblable. Elles constituent ensemble une unité géographique restreinte qui possède, face à l'extérieur, une identité propre. On donne à l'ensemble de ces tribus le nom de «ammeln».

L'«ammeln» se subdivise donc en unités qui se fondent sur une proche parenté et sur la consanguinité. Ces unités, nommées tribus, mais qu'il serait peut-être plus approprié de désigner sous le nom de clans, s'appellent «afus» en langue berbère, ce qui signifie «main».

C'est un tel «afu» que constitue la tribu Tahala. Actuellement, il est établi au sud-ouest du djebel Lkist. Son centre administratif est la petite ville de Tafraoute. A l'époque où mon arrière-grand-père Rami dirigeait la tribu Tahala, celle-ci s'appelait Ait Rami. Rami signifie «tireur» en arabe, mais «homme» en langue berbère. Le mot «ait» dérive de l'arabe «âila» qui signifie «famille». Quand mon grand-père Moussa Ouhmou devint chef de la tribu, celle-ci prit le nom de Ait Moussa.

Mon grand-père fut choisi comme chef parce qu'il était courageux et bon tireur. Il fut assassiné par un tueur à gages noir. Le meurtre eut lieu sur la place du marché Tahala à cinq kilomètres de notre village. Ce fut un sacrilège inouï, car la tradition interdisait de tuer un homme au marché.

Ce crime était l'oeuvre d'une tribu ennemie qui n'avait rien trouvé d'autre, pour éliminer mon grand-père, que d'embaucher un tueur à gages qui l'abattit lâchement par derrière. Il avait été averti, mais n'avait pas voulu rester planté là comme une poule mouillée, et s'était donc rendu au «souk» (marché). Le mercredi suivant, au grand marché de Tafraoute - il s'agit du souk Larbâa, situé à dix kilomètres de mon village natal - quelques personnes reconnurent l'assassin et l'abattirent. C'est ainsi que mon grand-père fut vengé.

La vendetta était monnaie courante parmi les Souassa au XIXe et au début du XXe siècle. L'une des raisons du grand nombre d'expéditions punitives résidait dans les tensions qui prenaient naissance au sein d'une catégorie de la population qui croissait sans cesse en nombre sur un sol toujours plus pauvre. Cependant, la vendetta résultait aussi de l'ordre juridique primitif mais efficace qui existe dans les communautés isolées. Quiconque y tue un homme doit le payer de sa vie. En l'absence de tout pouvoir régulateur, les différents clans et familles exerçaient leur propre justice. Ce faisant, ils s'appuyaient sur des usages et des règles qui se transmettaient de génération en génération.

En cas d'assassinat, l'assassin, s'il était connu, devait quitter le pays, et la famille de la victime ne pouvait pas se venger sur celle du coupable. Mais on pouvait désigner par écrit cinq vengeurs proches de la victime, qui avaient alors le droit de rechercher le coupable et de le tuer. Le succès de leur entreprise n'entraînait pas le bannissement. Quand un meurtre avait été commis sans préméditation, le coupable pouvait payer à la famille de la victime le prix du sang. Il arrivait même que la tribu graciât un meurtrier qui avait prémédité son acte.

Bien entendu, il y avait aussi des meurtres dont l'auteur restait inconnu. Si quelqu'un était soupçonné du crime, sa proche famille pouvait jurer de son innocence. Il en allait de même pour d'autres délits non élucidés. Dans certains cas, cinq membres d'un afu se portaient garants sous serment de l'innocence du suspect; dans d'autres cas, ils pouvaient être douze, voire vingt-cinq. En cas de meurtre, le suspect ne s'en tirait pas à moins de cinquante cautions, qui toutes devaient venir de son propre afu. Le serment était habituellement prêté sur la tombe d'un saint, en présence d'un chef religieux muni du Coran.

Le groupement social qui était le mieux à même de régler les querelles intestines était l'afu, qui pouvait englober jusqu'à cinquante familles. Le même village pouvait abriter beaucoup d'afus. Chaque afu et, au-delà, chaque village choisissait un chef, un homme d'un certain âge en général, qui était le plus souvent nommé à vie.

En cas de conflit, ce dernier officiait comme médiateur. Que quelqu'un fît paître ses chèvres dans les champs de son voisin, qu'un vol fût commis ou qu'un litige éclatât à propos de droits d'eau, l'«anfgour» s'efforçait d'apaiser la querelle. On appelle anfgour le représentant élu de l'afu à la «Djamâa» (conseil municipal) du village.

De son côté, l'ensemble de la tribu élisait un chef («anflous») dont les tâches étaient les mêmes, mais à un échelon supérieur. Chaque tribu possédait ses règles («luh», qui signifie en fait «morceau de bois»). Celles-ci prévoyaient des sanctions précises pour tous les délits et fixaient même la façon de tenir les marchés. C'est à l'anflous que revenait la tâche de veiller au respect des luh. Tout avait son prix, même les injures. Si quelqu'un était blessé, on mesurait sa blessure au moyen des doigts d'un homme de taille moyenne et pour chaque longueur de doigt de la blessure, les luh prévoyaient le paiement d'une amende proportionnelle à l'étendue du dommage.

Les us et coutumes de ce genre marquaient de leur empreinte la vie des villages des Souassa. Ils avaient pris naissance au cours d'une existence isolée dans les montagnes, au fil des générations. Personne ne sait quand les premiers Berbères ont atteint les régions de l'Anti-Atlas. On ne sait même pas encore quand ce peuple a commencé à peupler l'Afrique du Nord. Son histoire est enveloppée de mythes et de légendes et on n'a aucune certitude quant à sa provenance.

Ce sont les Grecs puis les Romains qui ont donné à ce peuple le surnom de «Berbères». Les Grecs considéraient comme tels tous ceux qui ne parlaient pas le grec et restaient ainsi en dehors de la civilisation hellénistique qui dominait alors. Les Berbères se nomment eux-mêmes «Chleuch» et «Amazigh» (pluriel «Imazighn»), ce qui peut se traduire par «hommes libres». Quand les Arabes arrivèrent au Maroc vers la fin du VIIe siècle, le pays était peuplé de Berbères.

C'est dans les plaines et dans les zones partiellement urbanisées que les Arabes établirent leurs premières bases islamiques solides. L'arabe fut adopté dans ces régions, d'abord comme langue de religion, puis comme langue ordinaire.

C'est dans les montagnes que l'Etat naissant se heurta à la résistance la plus violente. De même que dans le désert, la conversion à l'islam y fut acceptée plus facilement que l'adoption de la langue arabe et de la vie urbaine. Si étonnant que cela puisse paraître, les authentiques nomades du Sahara et les tribus semi-nomades des montagnes ont donné à la lutte contre la corruption dans les villes et en faveur d'un islam révolutionnaire renouvelé quelques-uns des combattants islamiques les plus importants.

Berbères de langue hamitique et Arabes de langue sémitique; population urbaine arabisée et Berbères non sédentaires des montagnes, qui passent selon les saisons de leurs champs aux pâturages pour revenir aux champs : telle est la population du Maroc qui peut se comparer à une péninsule. De deux côtés, il est bordé de mers, l'Atlantique et la Méditerranée, du troisième de déserts et de montagnes.

Ce pays s'est arraché jadis à son isolement et a porté sa civilisation mauresque vers le nord, jusqu'en Espagne. Mais il a dû s'en retirer quelques siècles plus tard pour replonger dans l'isolement. Le Maroc constitue l'avant-poste occidental du monde islamique. Il est parcouru en tous sens par des tribus oasiennes du Sahara, nomades animés d'une foi fanatique, qui ont fondé dynatie sur dynastie. Le Maroc a réussi à se soustraire à la civilisation européenne plus longtemps que tout autre pays d'Afrique du Nord.

Pourtant, un jour de l'an 1907, des unités de la marine française ont abordé près d'un pauvre village de de pêcheurs du nom de Anfa. L'endroit s'appelle aujourd'hui Casablanca et compte quatre millions d'habitants.

Le Maroc est un pays qui se compose principalement de montagnes et de déserts. Le temps paraît y avoir coulé plus lentement qu'ailleurs. Si l'on veut fixer à quel moment précis le cours de l'histoire s'y est accéléré, le choix se porte inévitablement sur l'année 1912. C'est alors que les Français et les Espagnols entreprirent de conquérir le Maroc qui devint «protectorat», ce qui signifiait que les puissances européennes s'octroyaient le droit de le dépouiller à coeur joie.

Il fut facile aux forces françaises de prendre possession des villes corrompues et des plaines, mais il leur fallut vingt ans pour «pacifier» et soumettre les peuples montagnards de l'Anti-Atlas. La chose s'explique d'une part par le fait que cette terre était dépourvue de chemins d'accès, d'autre part par la résistance intrépide des montagnards. L'islam est venu de l'est pour libérer les hommes; le colonialisme est venu d'Europe pour les opprimer et les exploiter économiquement, culturellement et politiquement.

C'est au milieu des années quarante, que l'armée française a construit la première route reliant Tafraoute à Tiznit. Les hommes de Souss se sont mis alors à émigrer nombreux à Casablanca qui, par la suite, s'est agrandie démesurément.



Table des matières:
Préface de l´auteur
Ma patrie
Les années d'enfance
Le néo-colonialisme
La première révolte
combattant de la liberté
Le Général Oufkir
Projets de révolte
Coup d'Etat manqué
La fuite
Le Général Dlimi
Le roi est nu!
Pourquoi l'armée?
Le monde islamique
En Suède


 Les années d'enfance

 

Au moment ou je vis le jour, mes parents étaient paysans, mais l'agriculture ne suffisait pas à assurer à la nouvelle génération une existence décente, de sorte que mon père, M'barek ben Moussa, avait lui aussi gagné Casablanca. Je ne saurais dire en quelle année et ne sais même pas s'il était chez nous lors de ma naissance.

Je sui né au village de Douar Ait-Mar, dans la région habitée par la tribu des Tahalas, non loin de Tafraoute dans l'Anti-Atlas. Mon année de naissance pourrait être 1946, mais ce n'est pas certain. Si j'interrogeais aujourd'hui ma mère Fatima sur cette date, elle serait bien en peine de me répondre. Elle est analphabète et n'a de sa vie possédé un calendrier. La seule chose qui compte est la saison : hiver ou été, c'est cela qui importe. Les saisons reviennent, il n'est pas besoin de les dater. Pour ma mère, le temps est un cycle, non une progression. Quand elle veut préciser une date, elle se réfère à un événement important qui s'est imprimé dans la mémoire des gens, une épidémie, par exemple, ou une catastrophe naturelle.

Que ma mère ne sache ni lire ni écrire n' a rien d'extrordinaire au Maroc. Elle n'est de sa vie sortie de chez elle; pour elle, le monde finit à l'horizon de la montagne la plus proche. Son monde c'est le village, le village voisin et la tribu.

Aussitôt que je fus assez vigoureux pour cela, je dus aider ma mère aux travaux des champs. J'avais un frère aîné qui avait pu accompagner mon père à Casablanca. Si les hommes de mon village étaient si prolifiques, c'est surtout qu'ils leur fallait une main-d'oeuvre aussi nombreuse que possible pour les travaux agricole. Les enfants étaient leur assurance-vieillesse.

Ma mère a mis au monde huit enfants. Il y eut d'abord Mohamed, puis une fille du nom de Khlija qui mourut d'une maladie quelconque. Il n'y avait au village ni hôpital, ni médecin, ni infirmière. Il n'y en avait pas davantage à Tafraoute, pas plus que n'importe où alentour.

Je fus le troisième enfant à venir au monde. Suivirent Abdallah, Lahcen, Ali, puis deux enfants encore, Brahim et Mustafa qui moururent tous deux de maladie. Abdallah, Lahcen et Ali vivent aujourd'hui à Casablanca. Mohamed est mort vers 1977.

Quand j'eus atteint l'âge de quatre ans à peu près, ma mère m'envoya dans une école coranique où je devais apprendre à parler et à écrire l'arabe, langue de l'écriture sainte. Il y avait dans chaque village une mosquée et un «fqih», maître de religion qui en savait assez pour enseigner les rudiments de la lecture et de l'écriture. Il était aussi responsable de la mosquée, laquelle n'est pas seulement lieu de prière, mais sert aussi d'école pour les enfants, qui y apprennent le Coran par coeur tout en s'initiant à la lecture et à l'écriture.

Notre fqih, Sidi Souleiman, n'était pas originaire du village mais d'une tout autre région, car il n'y avait chez nous personne qui fût assez cultivé pour maîtriser quelque peu l'arabe oral et écrit. Il écrivait les lettres que les habitants de notre village voulaient envoyer - par exemple celles que ma mère envoyait à mon père en séjour à Casablanca -, et leur lisait aussi celles qu'ils recevaient de leur côté.

C'était lui, également, qui enseignait et expliquait le Coran et la religion islamique. L'islam ne connaît pas la prêtrise. Le mot fqih désigne simplement le «savant» qui joue le rôle de maître et d'imam de la mosquée. Par imam, on désigne le directeur de la prière. N'importe quel musulman peut exercer cet office. Tout musulman qui a reçu une instruction est un fqih.

Le village comptait quelque quarante familles. Le savant homme mangeait chaque jour chez l'une d'entre elles; elles pourvoyaient tour à tour à ses repas. Il n'entrait dans une maison que lorsque l'homme était chez lui; dans le cas contraire, la femme lui préparait une assiette de nourriture qu'on lui remettait ensuite.

Un beau jour, ma mère m'envoya donc à lui, comme je l'ai déjà dit. Je n'avais aucune idée du comportement à adopter. Je m'approchai simplement du maître et lui dis que j'étais un nouvel élève. Il me regarda méchamment. «Va-t'en», dit-il, «tu es un rustre. Tu n'es pas fait pour apprendre à lire et à écrire et pour étudier le saint Coran.»

J'appris plus tard que sa fureur venait de ce que je ne lui avais pas apporté de cadeau. Je fus moi-même saisi à la fois de colère et de tristesse et concoctai, ainsi que ma mère me l'a raconté plus tard, un plan de vengeance. Lorsque revint le jour où ma famille devait pourvoir à son repas, ma mère m'envoya à la mosquée avec un paquet. On avait coutume de frapper à la porte de la mosquée, sur quoi le fqih tendait la main pour recevoir l'assiette sans jeter un coup d'oeil au-dehors, car le repas lui était en général apporté par des femmes. Sur le chemin de la mosquée, j'avais jeté le contenu de l'assiette et je l'avais remplacé par de la crotte. Le maître devint littéralement fou de rage et me jeta l'assiette à la tête pendant que je me hâtais de prendre le large. Il en résulta dans le village un énorme scandale.

Si on m'avait admis à l'école coranique, j'aurais pu me lier d'amitié avec les autres enfants, au lieu de quoi je dus travailler aux champs.

De toute mon enfance, je n'ai pour ainsi dire jamais joué, car je devais me lever de bon matin pour préparer le repas et nourrir les animaux. Nous possédions alors un vache et un mouton. Je n'ai jamais possédé l'ombre d'un jouet. Pardon, j'en ai eu un une fois. Alors que mon père creusait un jour un puits à proximité de notre maison, je vis comment il procédait. Il utilisait un frappe-devant et un tourniquet pour creuser des trous. Puis il y introduisait de la poudre à canon et une mèche. Un jour que j'étais seul à la maison, j'imitai mon père , mais je plaçai la poudre à canon et la mèche sous une grosse pierre. L'explosion s'entendit dans tout le village. Autant que je me souvienne, je n'ai jamais plus joué depuis.

Le village était très pauvre mais autarcique. Les gens y plantaient ce dont ils avaient besoin pour vivre et la faim y était inconnue. Tout le monde travaillait dur. Le climat de cette région est hostile et l'eau y était rare à cette époque déjà.

Mais si durement qu'ils dussent trimer pour assurer leur pain quotidien, les gens étaient libres et possédaient la dignité et la fierté que donne l'indépendance. Il n'y avait ni mendiants ni voleurs, et la criminalité était quasiment inexistante. Tout le monde appartenait à la même tribu; aucun étranger ne résidait dans le village. On épousait un homme ou une femme issu du même village ou, le cas échéant, du village voisin, mais jamais un étranger.

La vie des villageois était extrêmement marquée par la religion. L'islam était tout ce dont disposait l'individu pour répondre aux grandes questions de la vie. Si quelqu'un négligeait de prier régulièrement, tout le village en était aussitôt informé. Un tel manquement y est aujourd'hui encore considéré comme une infamie.

Depuis l'arrivée des Français, la puissance «séculière» siégeait à Tafraoute, car c'est là que résidait le chef qui représentait la puissance coloniale. Dix-sept kilomètres séparaient mon village de Tafraoute; un sentier y conduisait à travers la vallée, mais il n'existait pas encore de route. Il n'y avait pas plus de cinq kilomètres à vol d'oiseau. Le mercredi était jour de souk, c'est-à-dire de marché, à Tafraoute. Mais nous nous y rendions rarement, car il y avait à Tahala, qui ne se trouvait qu'à mi-chemin, un marché dominical.

Ces marchés jouaient aussi un rôle social important. On ne se rencontrait pas seulement pour conclure des affaires. Ces jours-là, on portait ses meilleurs habits, car on rencontrait des gens d'autres régions. On parlait «politique», on communiquait des nouvelles et propageait des rumeurs. C'est au cours d'un marché que mon père fur élu «shejk» (chef de tribu) en 1956. Chez nous Berbères, la dignité de chef n'était nullement héréditaire. On élisait le nouveau cheik. Mon père s'était battu contre les Français et, à Casablanca, il s'était intéressé à la politique et avait adhéré en 1953 à l'Istiqlal, parti de l'indépendance. C'est pourquoi les gens du village le révéraient. Lors de l'élection du marché, presque toutes les voix se portèrent sur lui et il devint chef de tribu («Amghar» en berbère). Les villageois me nommèrent alors «Ben Shejk», fils du cheik. C'est par cette voie que mon père devint représentant du pouvoir central de la tribu après l'accession du Maroc à l'indépendance.

Comme tous les villages berbères, le nôtre avait été de tout temps dirigé par une «djamâa». On désigne par là un groupe de douze hommes élus par les villageois et qui formaient une sorte de conseil. Ils se réunissaient aussi souvent que possible et discutaient des affaires du village. Il n'y avait pas de séances formelles; ils se retrouvaient simplement et s'installaient quelque part. En principe, n'importe quel homme pouvait assister à ces rencontres et la plupart de ceux qui le faisaient étaient des hommes d'âge respectable.

L'âge jouait un rôle important, car «les vieux sont plus sages que les jeunes» et ont leur prêtait une attendion plus grande. En raison de l'isolement du village, on discutait le plus souvent de questions pratiques, telles que, par exemple, la possibilité de construire un pont en commun ou la date du début de la récolte. Le terrain qui appartenait à un paysan ne constituait pas nécessairement un tout cohérent; on pouvait posséder une parcelle de terrain ici et là et il convenait de fixer à temps le moment propice aux semailles et à la récolte.

Mon père avait participé à la longue guerre contre les Français, qui voulaient soumettre les régions rurales du Maroc. Cette guerre s'étala sur plus de vingt-cinq ans. Ce n'est qu'au bout de ce laps de temps que les Français parvinrent à assujettir les campagnes. Mon père prit part en 1934 à la dernière bataille près d'Ait Abdallah. C'est alors que les Français triomphèrent; après quoi ils établirent une base militaire à Tafraoute.

La déception de nos combattants fut naturellement immense. Toute notre lutte reposait sur des principes islamiques. C'était une sorte de «jihad», devoir islamique de lutter contre l'injustice. «Jihad» signifie combat. On se méprend en général sur ce concept en Occident. On croit qu'il signifie «guerre sainte», mais cette explication est trop simple. Le mot dérive du verbe «jahada» («se donner du mal»). la jihad est un devoir islamique. C'est la lutte contre le mal et l'injustice; ce n'est pas,comme on se le figure en Occident, une «guerre sainte», mais une guerre au service de la justice, qu'un musulman a le devoir de protéger.

Le principe de justice est la pierre angulaire de l'islam. Il exige de chacun qu'il consente des efforts. On distingue la «grande» et la «petite» jihad. La grande jihad est la lutte contre le mal qui est en nous-mêmes. La petite jihad est la lutte contre le mal en dehors de nous mêmes, le mal dans la société ou dans le monde.

Quand les Français colonisèrent notre pays, la petite jihad fut proclamée contre eux, mais le mal, l'injustice eurent raison de nous. Ce fut pour tous les nôtres une déception indicible, un catastrophe de la pire espèce. Pourtant, le peuple n'abdiqua pas, mais poursuivit la résistance. L'islam lui procura force et énergie, de même que plus tard aux combattants afghans de la liberté contre les Soviétiques ou aujourd'hui encore aux Palestiniens.

La résistance à la colonisation était pour nous chose essentielle. Le colonialisme auquel nous nous heurtions n'était qu'une partie du système colonialiste, qui frappait quasiment l'ensemble du monde islamique et survit aujourd'hui encore sous des formes diverses : indirectement, par exemple, au Maroc, directement en Palestine et au Liban.

En 1936, un fqih, un guide religieux donc, attaqua une garnison française de l'Atlas avec mille hommes. Dieu sera à nos côtés, disait-il, nous n'avons pas besoin d'armes. Bien entendu, les Français abattirent les attaquants ou les firent prisonniers. Le peuple comprit alors qu'on n'affronte pas les conquérants et les colonialistes à mains nues.

On ne possédait alors que des armes anciennes : couteaux, épées, une poignée d'antiques fusils. L'ennemi disposait d'un arsenal ultra-moderne. La technologie occidentale avait vaincu notre mentalité arriérée, pas notre foi ou nos idéaux. Cette supériorité technologique fonde toute la supériorité d'Israël et du monde occidental sur le monde islamique et le tiers-monde en général.

Avant l'ère française, toute la jurispridence du village relevait des douze hommes qui composaient la djamâa. L'islam offrait pour toute situation des précédents et des règles. Quand les hommes avaient pris une décision, cette dernière se répandait de bouche en bouche à travers le village. On ne mettait rien par écrit. On pouvait parler là d'une sorte de démocratie directe d'hommes libres, système caractéristique des sociétés berbères.

Tout alla bien aussi longtemps que les villages furent isolés et qu'il n'exista pas de puvoir central. Après l'installation des Français, le conseil du village ou djamâa n'eut plus à s'occuper que de questions quotidiennes purement pratiques, le pouvoir effectif étant aux mains des Français, qui décidaient aussi de toutes les questions juridiques importantes. Cet état de fait engendra le mécontentement des Berbères, qui jugeaient cette intrusion contraire aux lois islamiques. Les colonialistes tranchaient désormais des problèmes de droit civil et familial, qui étaient pour les villageois de toute première importance, et dont les Français ne connaissaient pas le contexte.

Les gens du village s'élevaient aussi contre le fait que les Français cherchaient à jouer les Berbères et les Arabes les uns contre les autres. Il existe bien au Maroc une opposition entre campagnards et citadins, mais nullement entre Berbères et Arabes. Pour le Marocain moyen, «arabe» et «musulman» sont synonymes. Il ne peuvent pas comprendre qu'on puisse être arabe sans être musulman. Il n'est pas permis de traduire le Coran, ni de prier en langue berbère. L'arabe est la langue du Coran, langue sacrée par conséquent. Quand ma mère voit sur le sol un papier écrit en arabe, elle en est toute retournée, car une langue sacrée ne doit pas traîner dans la boue. Pour elle, donc, il n'y a aucune différence entre «arabe» et «musulman».

Il n'y avait rien dans notre région, avant l'ère coloniale, qui ressemblât à la corruption institutionnalisée. Il existait naturellement des injustices, mais nous les éliminions nous-mêmes, et celui qui causait du tort à autrui risquait, dans le pire des cas, la mort. C'est de là que le principe de la vendetta tire son origine : si tu as tué un homme, il est normal que tu le paies de ta propre vie.

Les autorités d'occupation instituèrent la collaboration avec des traîtres, qui pouvaient agir à leur guise, selon leur fantaisie, sans avoir à rendre compte de leurs actes. L'injustice et la corruption furent couvertes par des lois nouvelles, par l'Etat et par la police. L'ordre qui régnait avant la colonisation fut remplacé par une sorte d'anarchie organisée. Certains pouvaient assassiner, s'adonner à la corruption, abuser sans vergogne de leur pouvoir et se comporter selon leur bon plaisir sans risquer aucune punition. Ils avaient pour eux la «loi» et le pouvoir politique.

Auparavant, nous étions tous plus ou moins égaux dans la pauvreté, mais dès lors qu'un petit nombre put accéder à la richesse grâce à la corruption ou en trafiquant dans les villes, le fossé social entre pauvres et riches alla grandissant. Citons l'exemple d'un nouveau riche nommé Bouhdar qui vivait à Tahala au début des années cinquante. Il accumula, grâce à la spéculation, d'énormes sommes d'argent, fut mêlé à toutes les affaires de corruption possibles et offrit au commandant militaire une auto luxueuse. En échange, il obtint du pouvoir militaire français la permission d'agir à son gré. Il était devenu collaborateur.

A l'heure où j'écris ce livre, cet homme est toujours en vie. Il n'a pas changé et s'est simplement mis au service des autorités néo-colonialistes du «nouveau» Maroc formellement indépendant. Avant de se retirer, les Français ont abandonné le pouvoir à la clique de traîtres qui gouverne le pays de nos jours. Nous haïssions les traîtres comme ce Boudhar.

Après que les Français eurent gagné la guerre, nous ne vîmes pas trop souvent leurs agents. Il ne vivait dans notre région qu'un seul officier français, commandant militaire de l'armée d'occupation de Tafraoute, qui cumulait les fonctions de gouverneur et de chef d'un bataillon de mercenaires marocains. Mais cette guerre perdue de vingt-cinq ans avait lassé le peuple. Le pessimisme, le découragement et le désespoir allèrent croissant et les traîtres se servirent de cet état d'esprit. Le peuple considérait le Sultan protégé par les colonialistes comme un traître.

Les Français savaient naturellement fort bien que nos régions de montagnes avaient été isolées et autonomes, et qu'elle n'avaient pas grand-chose à voir avec le reste corrompu du pays. Ils entreprirent alors d'utiliser cette situation à leurs propres fins, en associant les Berbères à l'invasion culturelle française. Les Français décidèrent d'instituer d'«authentiques» écoles françaises et proclamèrent la scolarité obligatoire pour tous les enfants.

Leur intention était d'inculquer le français aux enfants berbères. De la sorte, on créerait une fissure entre les Berbères francophones de la campagne et les Arabes arabophones dela ville, mais aussi un fossé entre les Berbères et leurs enfants élevés dans la langue française. A l'époque de ma jeunesse, personne ne savait l'arabe dans notre village, à l'exception du fqih.

Lorsque les Français bâtirent une école à Tafraoute vers1951 ou 1952, l'événement suscita une frayeur terrible. Le bruit se répandit comme l'éclair que les Français voulaient voler les enfants. On voulait dire par là, naturellement, qu'ils voulaient les éloigner de leurs parents sur le plan culturel, mais beaucoup prétendirent qu'ils voulaient littéralement enlever les enfants à leurs parents.

C'est pourquoi, une nuit, ma mère prit secrètement la route avec moi. Je me souviens qu'elle me portait sur ses épaules et que les cheveux de sa nuque me démangeaient l'intérieur des cuisses - les femmes avaient l'habitude de ses raser la nuque.

A l'abri de l'obscurité, ma mère me conduisit dans un village situé à huit kilomètres de notre lieu d'origine. De là, un bus gagnait Casablanca. Elle confia à un ami de mon père le soin de m'emmener : les cours de l'école française devaient commencer le lendemain.

Je ne fus nullement le seul enfant à quitter ainsi clandestinement son village. Il en alla de même dans beaucoup de villages voisins, où les gens se refusaient aussi à envoyer leurs enfants à l'école française.

C'est ainsi qu'on m'expédia pour la première fois à Casablanca. Au lieu de fréquenter l'école, j'allais devoir, petit enfant, travailler dans le commerce de mon père. C'était en 1952. J'avais alors cinq ou six ans.

Quand les premiers soldats français furent envoyés au Maroc pour y fonder un «protectorat», ils accostèrent près d'Anfa, hameau de pêcheurs situé sur la côte atlantique marocaine. Soixante ans plus tard, le hameau de pêcheurs était la quatrième ville du continent africain. En 1968, un Marocain sur dix vivait à Casablanca, métropole en plein développement qui, comme tant d'autres grandes villes du tiers-monde, absorbe littéralement la population rurale.

Casablanca est donc une ville jeune qui ne ressemble à aucune autre ville du Maroc mais présente au contraire un caractère tout à fait particulier. Le centre où se trouvent les grands hôtels et magasins pourrait appartenir à n'importe quelle autre ville du bassin méditerranéen : on n'y trouve presque rien d'authentiquement marocain. La physionomie de la ville est caractérisée par des édifices de dix à quinze étages construits à l'époque de l'essor économique qui a suivi la deuxième guerre mondiale.

De nos jours, ces bâtiments bordent la large Rue des Forces Armées Royales qui va jusqu'à la Place Mohammed V - son nom était naguère Place de France. De l'autre côté du grand marché s'étend l'ancienne Medina (ce qui signifie «ville» en arabe). A l'arrivée des Français elle comptait environ vingt mille âmes. Aujourd'hui, soixante-dix ans plus tard, pas loin de trois millions d'habitants s'entassent sur la même surface.

Au début, la ville s'étendit dans toutes les directions à partir de la Place de France. Les Européens habitaient le centre. A l'époque coloniale, un district, celui de Maârif, était occupé principalement par des Espagnols. Vers 1930, les Marocains obtinrent la permission de s'établir dans une nouvelle zone «européenne», la Nouvelle Medina, dont la population alla croissant jusqu'en 1960, pour atteindre le chiffre de cent quatre-vingt cinq mille habitants.

La plupart des habitants de ces nouveaux quartiers se recrutaient dans la classe moyenne marocaine, qui englobe presque tous les Marocains qui gagnent leur vie : ouvriers, fonctionnaires, employés de bureau, enseignants et propriétaires de magasins. C'est dans ces quartiers que les mouvements nartionalistes des villes sortirent de terre et recrutèrent leurs premiers partisans.

Peut-être les Français pensaient-ils que l'érection de la Nouvelle Medina leur permettrait d'isoler les indigènes des Européens établis dans le centre, mais ce fut un mauvais calcul. Quand ces quartiers se transformèrent en citadelles de la guérilla urbaine, les autorités françaises eurent toutes les peines du monde à pénétrer dans les bases des résistants.

De même, la croissance rapide, illégale et incontrôlable des bidonvilles des banlieues constituait pour les Français un casse-tête de plus en plus douloureux. Ces quartiers misérables commencèrent à sortir de terre au cours des années vingt, et, dans les années trente, ils se mirent à foisonner comme des métastases. Le mot français de «bidonville» vient de «bidon» au sens de «boîte en fer-blanc». L'essentiel du matériel de construction provenait en effet de boîtes de conserves qu'on aplatissait et utilisait ensuite à la construction des murs et des toits. Les deux bidonvilles les plus grands de Casablanca sont les Carrières Centrales (cinquante-neuf mille habitants en 1959) et Ben M'sik (quatre-vingt dix-sept mille habitants en 1959).

D'autres bidonvilles poussèrent comme des champignons partout où un propriétaire foncier était disposé à louer du terrain, ou sur tout terrain vague rencontré par les nouveaux habitants de la ville. Les autorités communales n'ont jamais reconnu d'existence juridique à ces quartiers et pas un seul propriétaire de cabane en fer-blanc ne se risque donc à tranformer celle-ci en habitation permanente ordinaire - par crainte que les autorités n'envoient un jour les bulldozers raser tout le bidonville. Pas loin de 30% des habitants de Casablanca gîtent dans ces bidonvilles. Ces ghettos dévoreront peut-être un jour la ville entière. Il y existe une subculture dans laquelle les gens vivent depuis des décennies, très isolés de la ville et de ses habitants.

Les habitants de ces bidonvilles sont hostiles aux autorités, sans pour autant envisager de se défendre, du fait qu'ils sont si incroyablement vulnérables et qu'ils ont tant à perdre. A leur idée, la ville vaut toujours mieux que le village, avec ou sans travail. Ils ne veulent à aucun prix retourner dans les régions appauvries dont ils sont issus.

On peut dire que leur vie entière est soumise au contrôle des autorités : autorisation de séjour dans le ghetto, permis de travail, carte d'identité, permission d'envoyer leurs enfants à l'école, et j'en passe. Ils doivent se montrer extrêmement prudents pour ne pas mettre en péril le peu que leur offre la ville.

La lutte pour la survie est à ce point meurtrière dans ces quartiers misérables qu'aucun «extrémisme politique» ne peut s'y implanter. Les ventres creux ne se risquent que rarement à exprimer de la sympathie pour les solutions radicales, surtout quand celles-ci se fondent sur des idées importées de l'étranger. Ils ne peuvent pas se permettre d'être révolutionnaires. D'un autre côté, des explosions de haine et de terreur peuvent se produire dans ces bidonvilles le jour où les ventres creux n'auront plus rien à perdre. C'est ce qui s'est produit à Casablanca en 1965.

«L'homme ne vit pas seulement de pain », dit bibliquement l'un des protagonistes d'un roman - en français - de l'écrivain marocain Driss Charibis.

Il pouvait s'autoriser l'expression. Bien sûr, ce n'était qu'une image, mais il pouvait se la permettre. Les socialistes pouvaient s'offrir le luxe de réclamer plus que du pain. Dans les bidonvilles, il n'y avait pas de pain. Pas même quelques miettes.

Il n'y avait rien d'autre que des opprimés, des déracinés, qui pouvaient survivre avec un peu de chance, mais rien d'autre. Et les enfants, ces ribambelles d'enfants déjà debout avant le lever du soleil, nus, le ventre boursouflé par la faim et les yeux immenses, qui fouillaient les immondices en quête d'un peu de nourriture. La découverte de quelques miettes était un don de Dieu. En lieu et place, ils trouvaient des tracts politiques.

Ils ramenaient chez eux des trachomes et des staphylocoques, et manifestaient cette soumission à la volonté de Dieu que leur avait inculquée l'idéologie des adultes. Dans ces quartiers, les enfants et ceux qui attendent le retour des enfants n'ont qu'un seul but : pouvoir dire un jour qu'ils ont eu assez de pain pour vivre.

Quand on ne trouvait pas de pain, on pouvait trouver des déchets dont la société n'avait pas eu l'usage : des boîtes de conserve rouillées et de vieux cartons pourris. Les cartons servaient à fabriquer des murs et les boîtes écrasées des toits. Mais tous ces morts vivants attendaient une idéologie révolutionnaire qui les métatmorphoserait en guerriers. Assis devant leurs misérables cahutes, ils voyaient le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest, entendaient les criailleries de la radio qui les inondait de mysticisme et de statistiques, de normes de production, d'hymnes et de publicités diverses pour des marchandises qui leur étaient aussi inaccessibles que le soleil.

A la campagne, la résistance contre le colonialisme était menée sur tous les fronts : politique, culturel et aussi armé. Les nationalistes des villes répandaient leurs idées, fondaient des partis, des journaux, des syndicats, et se livraient à la propagande idéologique. La résistance y revêtait des formes civiles «modernes» et subissait l'influence de la mentalité occidentale. En 1934, les Souassa de l'Atlas déposèrent les armes pour poursuivre la résistance sous d'autres formes et nombre d'entre eux participèrent à la première grande grève industrielle de 1936. Casablanca, ville presque entièrement édifiée par des migrants, parmi lesquels les Berbères du Haut-Atlas et de l'Anti-Atlas étaient fortement représentés, devint alors la base d'opérations principale des Souassa. Et comme Casablanca était le centre commercial et industriel du pays, son évolution politique donnait le ton à celle du Maroc tout entier.

Ma mère me fit donc prendre le bus pour Casablanca où mon père travaillait. Quelque temps plus tard, mon père rentra à Tafraoute, mais je restai en arrière et travaillai dans différents magasins d'alimentation, pour toutes sortes de gens que mon père ne connaissait pas.

J'avais cinq ou six ans et on me traitait comme un esclave. On m'arrachait au sommeil à quatre heures du matin. Je devais mettre en ordre le magasin, puis livrer journaux ou lait à des gens qui habitaient les quartiers les plus huppés de la ville. Je devait soulever des objets plus lourds que moi. Pendant un certain temps, je fus employé dans un magasin qui vendait des produits chimiques destinés à la teinture des textiles. A force de respirer des produits chimiques, je fus atteint dans mes voies respiratoires et mes poumons. Je fus alors licencié. Je ne gagnais pour ainsi dire rien et ne travaillais que pour manger.

Je fus un enfant cruellement traité. Les marchands berbères les tout premiers, et parfois même les membres de ma propre tribu, m'exploitaient de la pire façon et je devais trimer jour et nuit comme un esclave. Je travaillais et habitais au magasin. Je dormais sous le comptoir.

En 1956 survint alors l'«indépendance». Mes parents séjournaient à Tafraoute, alors que j'habitais Casablanca chez mon frère Mohamed qui, déjà adolescent, avait ouvert un petit commerce. Mais, quelques mois plus tard, il regagna lui aussi Tafraoute et je dus travailler chez d'autres gens.

J'occupai mon dernier emploi d'enfant dans une famille juive qui possédait un magasin d'alimentation à Casablanca et s'apprêtait à émigrer en Israël ou au Canada. Il envoyèrent une fille en Israël et un fils au Canada pour tâter le terrain. C'est chez eux que je découvris combien les juifs sont haineux et racistes envers les musulmans et les chrétiens. Je n'avais pas le droit de manger à leur table. Ils ne considéraient pas les non-juifs comme des êtres humains.

C'est à cette époque que je me mis en tête d'aller à l'école pour m'instruire, et je demandai à un cousin de me ramener au village. Mon père en conçut une violente colère. Il voulait absolument que je fisse une carrière d'«homme d'affaires» comme tous ceux de notre région. La voie vers une telle carrière consistait à travailler, enfant déjà, dans un commerce. «Tu me parais un drôle d'oiseau», fulmina-t-il. Mais je voulais aller à l'école à tout prix, bien qu'il eût décidé que, au village ou en ville, je devais travailler et ne jamais mettre les pieds dans une salle de classe.

Sans demander à mon père sa permission, je parcourus alors quelque quinze kilomètres à pied pour gagner Tafraoute et rendre visite au gouverneur, au Caïd, chef de l'administration du district de Tafraoute. Son nom était Hadj Ahmed Ougdourt. Il était unique en son genre au Maroc. Plus de quatre vingts mille personnes dépendaient de Hadj Ahmed Ougdourt; en tant que cheik, mon père était lui aussi son subordonné. Je me rendis donc chez cet homme et lui dit que je voulais aller à l'école mais que mon père s'y opposait.

Hadj Ahmed Ougdourt était quasiment analphabète. Cependant, les bruits les plus extravagants couraient sur sa vie, des bruits fabuleux. Il s'était montré si récalcitrant durant l'époque coloniale qu'on l'avait mis sous les verrous à Tafraoute. En réalité, il était issu de la tribu des Issy qui vivait à trois lieues de Tafraoute, et avait possédé précédemment un petit commerce à Rabat. En prison, il s'était conduit fièrement et hautainement à l'égard du chef français, le «Qbtann», comme on l'appelait - c'était le gouverneur militaire de Tafraoute. On racontait que, prisonnier, Hadj Ahmed Ougdourt avait dit à ce chef : «Quand mon pays sera libre, c'est moi qui serai chef à ta place ici !»

Très rares étaient alors ceux qui osaient espérer que le Maroc accéderait un jour ou l'autre à l'indépendance. Le peuple était à ce point découragé et la force militaire des Français si grande que seuls quelques-uns croyaient au fond d'eux-mêmes à une victoire sur l'oppresseur, mais Hadj Ahmed Ougdourt en faisait partie. Son unique idéologie, son unique force était la foi au Coran. Celui qui ne reconnaît pas de force supérieure vit souvent selon la loi de la jungle. Mais pour un musulman pieux, la force doit s'appuyer sur la justice et la justice doit être forte, afin qu'on puisse créer un monde plus humain.

Lorsque l'indépendance devint effective, on libéra cet homme et le nouveau gouverneur marocain le nomma caïd de Tafraoute. Ce n'était pas un conformiste, c'était par nature un original, un adversaire de toute injustice et un ennemi acharné de toute corruption.

Il mobilisa aussitôt la population pour construire une école dans chaque village et des routes entre les villages, et fit planter des milliers d'oliviers. C'est même à son initiative que fut créée la première coopérative de la région. Il veilla à la réalisation de tout cela sans avoir reçu d'ordres de l'autorité supérieure. Tous ces bienfaits naquirent de son initiative.

Il s'avéra qu'en leur accordant l'«indépendance» les Français avaient trompé les Marocains. Ils avaient transmis le pouvoir au sultan, mais continuaient à tirer les ficelles en coulisse, et lui fournissaient des officiers formés en France et qui avaient aussi servi dans l'armée française - des hommes comme Oufkir et Dlimi, par exemple - , avec toute une armée issue directement de l'armée française. La police se recrutait principalement parmi les traîtres et les collaborateurs qui avaient été les suppôts des colonialistes français et s'installaient désormais aux postes de commande.

Le caïd de Tafraoute, résistant déclaré à la puissance coloniale, était peut-être la seule exception du Maroc. On disait de lui qu'il dansait sur une autre musique que celle du sultan. Il nous montrait comment les choses se seraient passées si nous avions acquis une indépendance authentique. Il avait le don de mobiliser spontanément le peuple et savait persuader les gens de se porter volontaires pour construire des écoles ou des routes sans qu'il fût besoin d'une administration ou d'un budget. La construction terminée, il envoyait une lettre au ministère de l'éducation de Rabat et lui faisait savoir qu'il y avait désormais à tel et tel endroit une école et même des maîtres.

Les procédés autoritaires du caïd choquaient et inquiétaient aussi bien les autorités provinciales d'Agadir que les autorités centrales de Rabat. Il commettait l'erreur de prendre au pied de la lettre le mot «indépendance». Il construisit aussi un grand foyer pour orphelins et enfants pauvres, et fit même aménager une école pour les enfants qui ne pouvaient pas fréquenter les écoles officielles. Il s'y présenta trois cents élèves.

Je fus un des enfants qui, grâce à ce foyer et à l'école construite par Hadj Ahmed, purent suivre des cours. Enfant, je voyais en lui un modèle et un héros. Il possédait un sentiment profond de la justice et un sens de la démocratie et des droits de l'homme qui se manifestait non seulement dans ses paroles, mais aussi dans ses actes.

Hadj Ahmed fonda en outre à Tafraoute une coopérative, une fabrique de tapis où des douzaines de femmes trouvèrent du travail. On n'avait encore jamais vu pareille chose dans notre région. Nous n'avions jamais eu non plus de bibliothèque, mais il veilla à nous en fournir une. Il fit même construire les premières toilettes publiques, au centre de Tafraoute, sur la place du marché du Souk Larbâa. Les gens de l'endroit n'avaient jamais vu quelque chose qui ressemblât à des toilettes modernes. Ils assouvissaient leurs besoins quelque part à l'air libre, mais ils se rendirent alors en foule aux toilettes flambant neuves.

C'était un mercredi et jour de marché. Lors de l'inauguration de l'édicule, le caïd fit un discours. Peu après, on remarqua que les gens se soulageaient partout sur le sol mais pas dans les trous pratiqués à cet effet. Aussi, le jour de marché suivant, le caïd fit-il à nouveau assembler la foule et prononça-t-il derechef une allocution. Homme profondément religieux, il commença comme d'habitude ses exhortations en glorifiant Dieu. Puis il continua : «Pourquoi ne placez-vous pas vos trous sur les trous des toilettes ?» Il poursuivit furieux : «Dieu puisse-t-il vous montrer la voie !» et s'en fut.

Le caïd plaça à la tête de la nouvelle bibliothèque du centre de Tafraoute un fqih d'une cinquantaine d'années. Celui-ci n'avait de sa vie lu d'autre livre que le Coran. Il s'appelait Sidi Mahfoud. La lecture des nouveaux livres de la bibliothèque ébranla fortement sa foi jusqu'alors solide. Il était incapable de répondre aux nombreuses questions épineuses des lecteurs de la bibliothèque. Les journaux à disposition faisaient état des satellites russes envoyés vers la lune et du voyage de Gagarine dans l'espace. Tout cela finit par dépasser les facultés intellectuelles de Sidi Mahfoud. Au bout de quelques mois, il perdit la tête.

Un jour de marché, il rassembla plusieurs centaines de personnes à l'extérieur de la bibliothèque, pour prononcer un discours «important». Il fit savoir à ses auditeurs étonnés que, la nuit précédente, «avec l'aide de Dieu», il s'était envolé dans l'univers et vers la lune, et qu'il y avait rencontré notamment le démon («djinn») Jamharosh.

Le caïd Hadj Ahmed n'aimait pas les charlatans, eussent-ils perdu la tête. Il fit arrêter et enfermer Sidi Mahfoud pendant deux jours en le sommant de faire venir Jamharosh du cosmos pour libérer son astronaute. Puis le vaillant cosmonaute fut confié aux soins d'une clinique psychiatrique d'Agadir. La bibliothèque fut fermée deux mois. Après sa réouverture - avec un nouveau directeur - nombreux furent ceux qui ne s'y risquaient plus, par crainte du démon que Sidi Mahfoud avait rencontré.

Hadj Ahmed était un homme absolument original et le bien qu'il a fait aux gens de la région est proprement incommensurable. Il réalisa une véritable révolution culturelle. Il traitait dédaigneusement les anciens collaborateurs de la puissance coloniale de «traîtres à la cause du peuple» et de «néo-colonialistes». Ils ne reçurent de lui aucun privilège, contrairement à ce qui se passait ailleurs, mais durent faire la queue comme n'importe qui quand ils lui demandaient audience. Pareil traitement ne fut nullement du goût de ces messieurs, car il était unique dans le pays. Les riches étaient habitués à pouvoir tout acheter, y compris les fonctionnaires.

Partout ailleurs au Maroc, l'«indépendance» tourna à la farce, avorta en quelque sorte. Le roi Mohamed V était le cheval de Troie des Français. Les traîtres et les néo-colonialistes remplacèrent les maîtres français. On aurait dit que les Français avaient simplement dépouillé leurs vêtements européens pour revêtir en lieu et place la «djebella», costume national marocain. Les fonctionnaires de la police, par exemple, restaient ceux-là même qui, par le passé, avaient complaisamment servi les Français.

Toutes les organisations de résistance nées de la lutte contre les Français furent progressivement dissoutes et beaucoup de leurs membres se retrouvèrent derrière les barreaux. Le Coran dit avec raison : «Quand les rois prennent le pouvoir dans un pays, ils le corrompent et le détruisent et transforment ses hommes libres en esclaves. C'est ce qu'ils font en vérité.» L'actuelle monarchie marocaine a été mise en place par le colonialisme, non par le peuple marocain. De toute façon, l'islam interdit le régime monarchique.

Le caïd de Tafraoute, Hadj Ahmed, put exercer son activité quatre ans, de 1956 à 1960, avant d'être mis à pied par le gouverneur d'Agadir, sur ordre du roi. Un an plus tard, il fut assassiné par des agents du monarque, parce qu'il avait refusé de s'intégrer dans le système corrompu. Le caïd était membre de l'orchestre, mais il troublait la symphonie en jouant à son rythme personnel. C'est pourquoi il fut relevé de ses fonctions et remplacé par le pantin Abdelaziz qui avait été secrétaire du gouverneur militaire français de l'époque coloniale. C'était donc le type même du traître et un pur produit du colonialisme ancien et nouveau.

C'est au caïd Hadj Ahmed, qui croyait à la démocratie islamique («shora»), que mon père dut son élection à la fonction de cheik de la tribu des Tahalas. Dans le reste du pays, les cheiks n'étaient pas élus mais désignés par les gouverneurs de provinces. Un dimanche de janvier 1956, jour de marché, le caïd rassembla les membres de la tribu des Tahalas au marché du souk Lhad pour qu'ils élisent leur cheik. C'est mon père qui fut choisi parmi de nombreux candidats. Lorsque, début 1958, il refusa de me laisser aller à l'école, je me rendis donc, comme je l'ai dit plus haut, chez le caïd.

Je n'étais qu'un petit enfant, mais il me reçut. L'un des boutons de ma chemise était différent des autres. Le caïd était tâtillon et perfectionniste. Il blâmait tout ce qui ne trouvait pas grâce à ses yeux et qu'il voulait réformer. «Qui donc a cousu ce bouton ?», me demanda-t-il. «C'est moi, je n'ai pas trouvé de bouton assorti», répondis-je. «Alors il te faut en chercher un. Il faut tout faire convenablement, ainsi que l'a ordonné le prophète. Tout ce qui mérite d'être fait doit être fait correctement et avec soin.» Il me donna un opuscule contenant un choix de paroles du prophète («hadith») et poursuivit : «Il ne suffit pas de lire et de réfléchir, il faut aussi agir comme le prophète Mahomet.» Le caïd me parlait comme à un adulte. «Il va de soi que je vais t'envoyer à l'école», dit-il. «Tu pourras loger gratuitement à l'orphelinat.» Il m'inscrivit à l'école. Mon père n'en fut pas peu fâché, mais il ne pouvait rien faire contre une décision venue de son supérieur.

Je devais avoir onze ou douze ans, soit plusieurs années de plus que les autres élèves. Je n'avais pas de véritable sac d'école, mais un simple sac tressé semblable à ceux que les femmes utilisent pour faire leur marché. Je travaillais jour et nuit. Je m'étais acheté des bougies stéariques afin de pouvoir continuer à m'instruire après l'extinction des feux, qui avait lieu à dix heures du soir. A l'aide de deux cartons et de ma couverture, je construisais autour de mon lit une sorte de tente dans lquelle je pouvais étudier à loisir.

Nous devions sortir du lit à quatre heures du matin. Un ancien sous-officier de l'armée française était responsable de la discipline de l'internat et réglait l'ordonnance de nos journées avec une précision militaire. Au lever, nous devions nous laver à l'eau glacée avant le petit-déjeuner, puis venait la prière du matin. Certains élèves n'aimaient pas se laver en hiver, à cause du froid, et se contentaient de faire semblant. Un jour, le caïd pénétra inopinément dans la mosquée à quatre heures et demie du matin et s'aperçut que quelques-uns des enfants portaient leur chaussures, ce qui est interdit dans une mosquée. Il fut très irrité contre nous. Mais c'était une homme fantastique à qui j'étais infiniment attaché.

Au bout de quelques semaines en première seulement, je fus autorisé, en raison de mon zèle infatigable, de mes connaissances préliminaires et de mon âge, à passer directement en troisième. Trois mois plus tard déjà, je me retrouvais en quatrième et dernière année.

A cette époque, soit fin 1958, le ministre de l'éducation s'appelait Mohammed el-Fassi. Il appartenait au parti Istqlal et c'était un homme très convenable. El-Fassi était favorable à une arabisation rapide de l'enseignement et avait décidé que les enfants devaient suivre les cours d'histoire et de géographie marocaine en arabe et non plus en français comme par le passé.

Le seul ennnui, c'était qu'il n'y avait pas de maîtres arabophones pour enseigner ces branches. Les maîtres de religion des mosquées n'avaient jamais étudié l'histoire ou la géographie ni reçu de formation pédagogique dans ces disciplines. Comment auraient-ils pu les enseigner copnvenablement ? Ils n'avaient pas la moindre notion d'histoire et de géographie. Leur pédagogie consistait à faire répéter indéfiniment aux élèves ce qu'ils avaient dit précédemment du haut de leur pupitre.

Mon premier maître de géographie s'appelait Hadj Mohamed. Il venait d'un village situé à cinq kilomètres de Tafraoute. En dépit de sa mauvaise vue, il se refusait absolument à porter des lunettes, car il rejetait tout ce qui n'était pas création de Dieu. Il désapprouvait absolument, par exemple, l'usage du bus, et préférait se rendre à l'école perché sur une créature de Dieu, en l'occurrence un âne. Il parcourait chaque jour à dos d'âne les cinq kilomètres qui le séparaient de l'école. Il suspendait au tableau une carte du Maroc et disait simplement : «Voici le Maroc, répétez tous, voici le Maroc. Voici Casablanca, répétez après moi, voici Casablanca. C'est ainsi que Dieu a créé le Maroc, répétez-le tous trois fois.» Et ainsi de suite. Nous répétions comme des perroquets tout ce que nous soufflait le maître. Pendant les récréations, nous taquinions son âne. Mais un beau jour, il vint à l'école sans son âne et nous apprîmes qu'il s'était marié et que sa femme lui avait fixé un ultimatum : l'âne ou moi ! Elle était plus jeune que lui et c'était une femme émancipée. Un mois plus tard à peu près, il revint à l'école sur sa monture. Il avait opté pour l'âne et divorcé.

Je ne fréquentai cette école que deux ans au lieu des quatre ans habituels. On me remit une attestation qui prouvait que j'avais terminé l'école primaire marocaine et que je pouvais poursuivre ma formation. Il n'y avait pas de lycée à Tafraoute. Le lycée le plus proche se trouvait à Tiznit, à quatre-vingts kilomètres plus au nord, et si le séjour en internat y était payant, les cours eux-mêmes étaient gratuits.

Je pus donc fréquenter le lycée. Celui-ci durait six ans et se subdivisait en deux degrés. Le premier degré de trois ans, ou école secondaire, était couronné d'un brevet; le second, ou cours complémentaire, qui durait également trois ans, conduisait au baccalauréat. Il n'y avait à Tiznit que le premier degré. Pour suivre le second, il fallait se rendre à Agadir, à cent cinquante kilomètres au nord de Tafraoute, ou à Casablanca, à sept cents kilomètres plus au nord.

Mon père continuait à s'opposer unguibus et rostro à ce que je fréquente l'école, mais je m'adressai à nouveau au caïd qui se déclara prêt à payer les quatre cents dirhams trimestriels que coûtait l'internat de Tiznit. C'était pour l'époque une somme énorme et il la payait de sa propre poche. Il m'envoyait tous les mois une lettre dans laquelle il m'exhortait à étudier avec beaucoup d'assiduité.

A la fin de ma première année scolaire à Tiznit, le caïd fut révoqué. Comment allais-je dès lors poursuivre ma formation ? Le recteur, un Français malfaisant et brutal du nom de Pruvost, me dit que la seule possibilité d'obtenir une bourse consistait à signer un contrat par lequel je m'engageais à devenir instituteur après achèvement des trois premières années de lycée. Mais cela impliquait que je ne pourrais pas suivre les trois années supérieures du lycée et que je devrais donc renoncer au baccalauréat. Je repoussai cette proposition, mais il se fâcha et me contraignit à l'accepter.

Mon idée n'était nullement d'instruire des bambins. Je voulais suivre les traces de Nasser et, comme lui, me battre pour la liberté et lutter contre les injustices sociales en abattant la monarchie. Je signai donc le contrat comme on l'exigeait de moi, bien résolu toutefois, dans le secret de mon coeur, à tourner le dos à l'école de Tiznit le moment venu.

Toute l'injustice que j'avais vécue enfant m'avait précocement mûri. Ma conscience politique s'était éveillée inhabituellement et je pris dès l'époque de ma scolarité à Tiznit une position politique tout à fait claire. Ce n'est pas dans les livres que j'avais découvert les injustices sociales, je les avais subies dans ma chair.

J'ai déjà mentionné que Hadj Ahmed fut relevé de sa fonction à la fin de ma première année au lycée de Tiznit. Il mourut quelques années plus tard dans des circonstances obscures, dans son villag d'Issy, à quarante kilomètres au sud de Tafraoute. La rumeur publique attribua ce meurtre aux agents du roi. Sur le plan local, Hadj Ahmed m'avait apporté la preuve qu'il est possible de s'engager activement en faveur de la justice sociale et de la démocratie.

Mais en ce qui concerne la politique nationale et internationale, mon modèle était Nasser. Il avait prouvé par ses actes qu'il est possible de triompher du colonialisme et du néo-colonialisme et de briser la monarchie, fer de lance d'un système pourri et tyrannique. Les partis politiques du Maroc font partie de ce système. Il ont à leur tête une élite corrompue, colonisée et pervertie jusque sur le plan culturel et intellectuel. Lorsque j'écoutais à Tafraoute les discours politiques radiodiffusés de Nasser dans l'émission du Caire «Voix des Arabes», je sentais que cet homme exprimait mes idées, que son rêve était aussi le mien et qu'il était le chef né des Arabes et des musulmans. A cette époque déjà, je sentais que, quoique encore enfant, je devais lutter avec Nasser pour une société plus juste et pour un avenir meilleur, donc pour un monde nouveau.

Mais comment ? Je devais, pensais-je, commencer par acquérir une instruction solide, comme Nasser, mon idole et mon guide. Mais la fréquentation du lycée de Tiznit me permettant tout juste de devenir instituteur, mes chances de réaliser mon rêve et de m'engager à fond en faveur de ma patrie s'en trouvaient sensiblement amoindries.

Je me sens citoyen du monde. Je suis contre le nationalisme borné, particulièrement quand il est agressif et raciste. Le nationalisme est une arme nécessaire à la lutte pour la libération de son pays ou de son peuple, mais on devrait ensuite le passer par-dessus bord. Le nationalisme agressif et raciste qui a constitué en Europe la base du chauvinisme, de l'expansionnisme et de la haine raciale est une injure à la nature et une ignominie.

Mon admiration pour le combat que menait Nasser en Egypte me conduisit à triompher de bonne heure d'un nationalisme étroitement marocain. Cette attitude m'a permis de ne pas me sentir étranger lorsque je suis venu en Suède par la suite. Je suis au tout premier chef un homme, et c'est à la lutte en faveur de l'homme qu'est vouée toute mon existence.

Comme je ne pouvais pas discuter raisonnablement avec le recteur despotique qui voulait limiter à trois ans ma fréquentation du lycée, je décidai dans le plus grand secret de tenter un petit coup. Ce recteur français était un personnage parfaitement antipathique, qui battait les enfants sans pitié. J'allais jouer un tour à cet individu. Mais il me fallait préalablement le brevet prouvant que j'avais suivi les trois ans du degré inférieur du lycée.

Un beau jour d'octobre 1960, je dis au professeur que je comptais nettoyer la classe. J'obtins les clés du bâtiment scolaire et me allai droit à une armoire qui contenait les dossiers et nos brevets. J'en sortis mes papiers et, le lendemain, je me levai de très bonne heure pour quitter l'école sans espoir de retour. Je n'avais pas un sou en poche, mais un chauffeur de bus qui connaissait mon père m'emmena à Casablanca.


Table des matières:
Préface de l´auteur
Ma patrie
Les années d'enfance
Le néo-colonialisme
La première révolte
combattant de la liberté
Le Général Oufkir
Projets de révolte
Coup d'Etat manqué
La fuite
Le Général Dlimi
Le roi est nu!
Pourquoi l'armée?
Le monde islamique
En Suède


 
Le néo-colonialisme

 

Avant que les Français n'eussent brisé le