REFLEXIONS sur l'ISLAM en France
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DÉBAT




Reflexions sur l'Islam en France

- 5 millions : c'est le nombre de musulmans en France. Selon un sondage récent IFOP- le Monde, 36 % se déclarent " croyants et pratiquants " (au lieu de 27 % en 1994), 42 % " croyants ", 16 % " sans religion ", 9 % se disent " d'origine musulmane ". 

- 33 % des personnes interrogées affirment prier " chaque jour " (31 % en 1994), et 20 % vont " généralement à la mosquée le vendredi " (29 % des hommes et 8 % des femmes). 70 % indiquent avoir jeûné " pendant tout le ramadan " (60 % en 1994), et 58 % comptent faire " le pèlerinage de La Mecque " dans les prochaines années. 

- 1 500 : c'est, approximativement, le nombre de mosquées et de salles de prières existant en France. Une vingtaine d'entre elles peuvent recevoir plus de 1 000 personnes. Il n'existe que cinq mosquées " architecturales ", c'est-à-dire construites spécialement pour cet usage.


Pourquoi l'islam est-il si ignoré, voire méprisé, dans l'espace public français ?  Telle est l´une des questions discutées ici.


ISLAM 
Une culture du religieux ? 
" La France n'en n'a pas fini avec la religion. Penser le contraire est une croyance. " Mohamed Arkoun stigmatise ainsi la façon dont une certaine conception de la laïcité - quels que soit ses mérites par ailleurs - a réglé par le vide la question du rapport entre, d'un côté, une société qui refuse de fonder ses institutions sur le religieux et, de l'autre, des individus libres de croire, mais démunis, dès lors qu'il s'agit d'ancrer cette croyance dans l'histoire commune. Démunis car privés de " l'enseignement de la culture attachée à la religion ". En évacuant cette culture, le système éducatif a privé le croyant, explique-t-il, " des moyens de connaître la religion dont il se réclame ". Car il n'y a pas de religion sans culture pour le philosophe qui s'est battu, raconte-t-il, pour créer " des espaces de réflexion scientifique et intellectuel sur l'islam ". Pourtant, " la République - une et indivisible comme Allah - affirme que la religion est un problème résolu, et méprise la culture attachée à la religion. Cela est dangereux, car il n'y a pas de religion sans culture. Il en va de la qualité de la religion, c'est-à-dire sa fonction émancipatrice pour la condition humaine ". Une politique destinée à gérer par la culture les problèmes liés au fait que " le monde entier est aujourd'hui présent partout en France " - pourra-t-elle devenir, enfin, un enjeu de débat à l'occasion des prochaines échéances électorales ? Là réside, pour Arkoun, un moyen de sortir du " désordre sémantique " qui nous fait parler, que l'on soit croyant ou laïc de " religion " et d'" islam " sans jamais comprendre vraiment le sens des mots. Question ouverte... 




L'impensé religieux
par Mohamed Arkoun
Philosophe et historien, professeur à la Sorbonne.

Dans l'intitulé du débat " Islam, fondamentalisme, politique ", c'est l'islam qui est nommé, et non le christianisme ou le judaïsme. J'aurais, pour ma part, dit : " Religion, fondamentalisme, politique ".. Cette remarque montre que nous vivons sur des amalgames indignes d'une pensée qui se fonde pourtant sur une armée de scientifiques et d'universitaires qui, lorsqu'ils parlent de l'islam, oublient pourtant toute leur science. Les taliban, par exemple, sont avant tout des " musulmans ", alors qu'il faudrait les aborder avec les outils de l'ethnologie, et non pas avec le vocabulaire religieux. Non seulement on ne parle pas d'eux en terme d'" acteurs sociaux ", mais encore reprend-on leur discours, sans recul, le vocabulaire laïc étant écarté. Il existe donc un regard condescendant et méprisant qui ne s'exprime pas de façon explicite, sauf dans la bouche du premier ministre italien. Mais le fond de la pensée surgit à chaque conflit : il faut en faire un argument de débat sur le fonctionnement de la pensée française, du niveau le plus savant jusqu'au plus courant : qu'est-ce qui est révélé sur l'état intellectuel et psychologique de la culture française confrontée à d'autres civilisations en général, et musulmane en particulier, civilisation qui fait pourtant partie de notre héritage méditerranéen commun ? Les Français n'ont pas cessé de fréquenter l'islam, depuis Napoléon en Egypte en 1800. En dehors de quelques auteurs éclairés, ils n'ont pourtant pas appris grand-chose. 

Ceci étant dit, l'islam lui-même s'est infligé des mutilations culturelles et intellectuelles depuis les XIIIe et XIVe siècles, bien avant l'aventure coloniale et le premier choc de la modernité lors de la décolonisation. L'islam a fait l'impasse, depuis, sur le rôle fondamental joué par la philosophie musulmane, rôle aussi fondamental que celui de la philosophie en Europe à la même époque. Or, nier la philosophie, à condition qu'elle remplisse sa fonction critique, c'est renoncer à l'exercice intellectuel le plus " hygiénique " pour parler de l'homme et de sa condition. Voilà pourquoi, après 1945, l'islam qui s'est exprimé était coupé de toute intellectualité. L'intellect a été pervertie par ce que j'appelle " l'idéologie de combat ", une mobilisation de la personnalité arabo-islamique appelée à libérer de la domination coloniale. L'impensé de l'islam contemporain, sur l'islam lui-même, mais aussi sur le christianisme et le judaïsme, maltraite l'islam. Sans une révision de cette civilisation comme pensée, comme culture et comme levier politique, il n'y aura pas d'histoire solidaire entre l'Europe occidentale et l'ensemble du monde musulman. 




Le Coran est un texte daté 
Par Pascal Buresi
Chercheur au CNRS, chargé de cours à l'université Paris-I. 

Dire " le Coran est tolérant " ou " le Coran est intolérant " relève d'un discours essentialiste et religieux. Je préfère considérer le Coran comme un texte historiquement daté, ce qui permet de voir que c'est une doctrine en perpétuelle mutation. En ce qui concerne le djihad, par exemple, il existe le " petit djihad " et le " grand djihad ", djihads de défense contre l'agression et aussi du croyant contre lui-même, mais il y a aussi la guerre. C'est là encore un discours historiquement constitué, dans un contexte de guerre entre Médine et La Mecque. De même, l'Inquisition fait partie de l'Eglise en même temps que " l'amour du prochain ". J'ai pour ma part travaillé sur la frontière entre islam et chrétienté aux XIe et XIIIe siècles dans la péninsule ibérique, période de confrontation violente mais aussi d'échanges. Au XIe siècle, l'islam est constitué et l'ont passe en Occident d'une notion de chrétienté latine comme communauté de croyants à une notion territoriale. Cette territorialisation s'est faite face à l'islam. Avec plusieurs siècles de recul, on peut dire qu'il s'agissait d'un choc de civilisation. 

· partir du XIe siècle, la société occidentale européenne connaît une phase expansionniste et envoie ses " cadets turbulents " à la conquête de nouvelles terres. D'importantes défaites contre les Arabes soudent l'identité chrétienne, tandis que de nouvelles institutions intermédiaires se créent, tel l'ordre des Templiers, qui contribuent à créer des solidarités internationales. Les grandes découvertes, par voie de mer, sont un moyen de contourner l'obstacle de l'islam au Proche-Orient comme en Asie centrale. Ce n'est qu'après cette colonisation faite que s'opère le retour vers le proche Maghreb. Sa colonisation sera le prolongement de l'expansion européenne. Refuser de s'insérer dans cette temporalité, c'est nier une guerre de civilisation qui s'exprime dans le fait qu'un droit édicté n'est universel que pour une infime partie de l'humanité qui partage les valeurs de l'individu, de l'individualisme et de l'économie de marché. Des valeurs qui ne se diffusent que très lentement. Parler ici de guerre de civilisation n'est donc pas tant une façon de stigmatiser l'intégrisme islamique que de pointer le rôle de l'expansion européenne. 




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